mes mentors: Nes

Nes est la terre.
Pas l’astre.
Le sol nourricier.
Juste humide.
Légèrement grumeleux.
Pas un sol à poterie, ni un sable a béton.
C’est un sol brun, celui d’un jardin, d’un talus, d’un pré pâturé.
Nes est cela.
Il est l’invisible essentiel.
Il est l’interface entre le vivant et ce que l’on croit inerte.
Il est porteur de vie, le support au demain végétal.
Il est ce que l’on foule et piétine alors qu’il est l’un des éléments à qui nous devons tout.
La vie s’est essuyée les pieds sur lui.
Avez vous entendu un sol se plaindre ? Lui non plus.
Peut-être vous faut-il avoir dans la main gauche une poignée de terre pour lire ce texte. Sentir contre votre paume sa chaleur. Chercher entre vos doigts sa granulosité, sa fluidité, sa force.
J’ai cherché de nombreuses années quelle image, objet ou sentiment pouvait le mieux caractériser Nes. Cet homme qui a marqué tant de vies. Tous les détails de son histoire ont un lien indissociable avec cette représentation de lui. Y compris dans les moments tragiques de son existence. Que son immense richesse, comme tant d’autres choses, proviennent de l’exact opposé de notre culture, de nos repères et habitudes.
Nes est un homme intemporel, universel…
Nes est un de mes arrières grands oncles qui vit dans le village de mon enfance. Nes est un homme qui a plus de 70 ans. Il a toujours eu plus de 70 ans.
Il ne mesure pas plus d’un mètre soixante.
Cette petite taille l'a certainement sauvé d'être apte pour les militaires. Et donc d'être une victime de plus aux grandes boucheries humaines du siècle
Il est plus sec qu’un coup de trique.
Le poids des années l’a un peu voûté;
très peu;
juste un peu.
Il ne porte qu’un seul vêtement, d’ailleurs je ne suis pas certain qu’il en possède d’autres. C’est un bleu, un pantalon et la veste qui va avec. L’été, il porte un maillot de corps qui avait dû être blanc. Le tartre l’a fait gris. L’hiver il a une chemise en laine et sa veste est fermée un peu plus haut.
Et son éternelle casquette en laine sur la tête. Eté comme hiver. La casquette posée sur un crâne totalement dégarni, blanc, sans aucune ride.
Le visage est hâlé, émacié. Il n’y a aucun artifice. Son regard est toujours au loin, un peu perdu. Il est cette terre qui a souffert mais a encore tant à donner.
Il est cet invisible essentiel. On pourrait le blâmer d’un futur moins généreux que ne fut le passé. Mais la faute à qui ? Aux autres ? Mais pas à lui. Lui que la vie a foulé. Lui qui n’est que support, n’en a cure de supporter.

Nes est vendu dans une ferme à l’âge de 7 ans.
Oui vendu.
Le contexte est celui de la fin de la première guerre mondiale. Une guerre qui a vidé les champs de blé de ceux qui le font pousser pour les faire tomber aux champs d’honneur.
La main d’œuvre est rare, la pauvreté trop riche en nombre.
Toutes les tragédies n’ont pas eu lieu au front. Loin des canons, loin des tranchées, du gaz et des cimetières, dans les campagnes, la survie s’organise comme elle le peut. Avec ses drames, sa tristesse et ses injustices. Quand tout un peuple souffre, perd ses enfants dans un carnage, Nes n'est rien. Nes a été le dommage collatéral d’un génocide. Comme malheureusement tant d'autres.
Son destin est scellé à l’âge de 7 ans dans une ferme perdue de la campagne au centre de la France.
Il dort dans la grange avec les animaux. Il est nourri, « logé » contre son travail. Pas un jour de repos, quel que soit le temps, il doit travailler. C'est un esclave. Oui en France au premier quart du 21ème siècle l’esclavagisme était légion.
Son premier salaire, pour toute une année de labeur, est en tout et pour tout : un chapeau.
Il a grandi ainsi. Comme une graine que le vent a soulevée et emportée au dessus d’un précipice.
Cette graine dont le salut a été cette faille sur la paroi vertigineuse.
Cette plante qui, n’ayant rien, doit survivre avec la plus stricte nécessité, au mépris de la gravité, du vent, du manque d’éléments nutritifs et de l’eau.
Cette plante est le symbole du vivant au milieu du minéral vertical.
Cet arbre n’est jamais le plus vigoureux de son espèce.
Il est souvent noueux, torturé par les vents, un peu rachitique par sous-nutrition.
Et pourtant il est bien là dans le paysage.
ll l’était hier.
Il l’est encore aujourd’hui.
Il le sera demain.
Nes est un enfant à qui la race humaine à arraché tout d'espoir d'être.
Il a été forgé pour faire et ne jamais être.
Il a été privé de parole, l'ultime liberté.
Il est devenu une machine à travail, un outil.
N’ayant pas les moyens d’avoir sa propre exploitation, il est commis de ferme.
Il vit toujours dans le même hameau à l’écart du village.
Une petite lumière illumine sa vie : Nes a trouvé un cœur, il se marie.
Sa femme et lui emménagent dans un bout de maison toujours au même endroit.
Mais le destin a la rancune tenace.
Son épouse tombe très vite malade. Il est veuf sans enfant.
Il quitte le hameau pour venir s’installer au village.
La mairie lui propose de devenir cantonnier.
Sa maison est la toute première du village en rentrant. Un tout petit bout de bâtiment tout en long d'une seule et unique pièce. Seulement trois fenêtres.Une au nord qui donne de la lumière dans le fond. Un simple rideau sépare cet espace du reste où siège un toilette émaillé posé à même le béton. A gauche la seule pierre d'évier. Devant côté sud une porte et la seconde fenêtre à coté de son lit et, son unique fortune, un poste de télévision. Un poêle à bois/charbon sert de cuisinière à coté de l'évier et empêche que l'eau ne gèle à l'intérieur. Une table, 2 chaises, un vaisselier vide et l'inventaire est bouclé. Il n'y a rien d'autre car il n'a besoin de rien d'autre. La salle d'eau me direz vous ? Elle n'existe pas. Pardon, c'est une vieille baignoire en fonte placée dehors où les eaux de pluies tombées sur le toit se collectent. Je l'ai vu casser la glace pour s'y laver les pieds.
Nes a une odeur à lui. Il sent la terre et le cuir, un parfum légèrement ambré. Une senteur identique à celle d’un manche d’outil en bois que des mains ont tenu des heures durant de labeur. La fibre s’est imprégnée de l’effort, d’un peu de douleur et la satisfaction du travail effectué.
Nes ne parle pratiquement jamais.
Il a appris à écouter mais surtout à se taire.
Il travaille surtout.
Jamais une plainte.
Jamais.
Il est d’une efficacité aussi redoutable qu’il est silencieux.
Une seule chose s'exprime : le bruit de son travail.
Les fêtes de famille sont l’occasion pour lui de sortir un peu de son mutisme lorsqu’il est sollicité pour chanter. Debout derrière le banquet qui nous réunit, les bras croisés devant lui, le regard au loin, il nous faisait voyager d’une voix juste dans un autre temps. Il s'excuse presque de chanter.
Il travaille toujours.
Il travaille jusqu'au bout.
La retraite n’est pas vraiment faite pour lui.
Comment peut-il accepter d’être payé à ne rien faire, lui qui a travaillé pour rien ?
Il aide mon oncle et ma tante qui était devenue sa famille proche. Gaby et Colette sont eu aussi des bourreaux de travail. Ils offrent à Nes de la chaleur, des repas, un mode de vie que connait la campagne, fait d'entraide et solidarité. Ce couple tient une exploitation agricole et en même temps un restaurant réputé pour sa cuisine familiale. Bon nombre des légumes poussent dans un immense jardin. Ils sont transformés le dimanche au restaurant. La semaine, Nes travaille aux champs, dans le potager, s’occupe des animaux qui constituent la ferme. Le dimanche, les jours de fériés de midi à dix huit heures, il est debout derrière la plonge à prélaver les 120 couverts, plats, assiettes qui reviennent des salles.
Comme tous les anciens de cette époque, il ne sait pas boire autre chose que du vin.
C’était ainsi.
Il n'est pas alcoolique.
Lui a qui on destinait une vie vaine la fait vin. Pas pour oublier, juste pour vivre, pour carburant.
Il a été élevé au vin. C’est un régime de vie, certainement un antidépresseur préventif mais qui comme tout médicament, à ses effets secondaires…
Nes a un ami du même gabarit : monsieur Chaux. Personne ne l’appelle monsieur ou par son prénom. Pour tout le monde c'est le « père Chaux ». Une sorte de copie citadine de Nes. Car le père Chaux habite Lyon et a gardé une maison dans la campagne distante, dans « nos monts». Le père Chaux a une 2ch bleue grise. Il se gare dans la pente juste devant le restaurant, à quelques mètres plus haut que la maison de Nes. Les deux compères se retrouvent autour d’un pot au bar de cet établissement où Nes travaille. Le père Chaux parle d’une voix lente mais forte avec un léger accent que l’on devine du midi. Affublé de son éternelle salopette grise, il n’est pas bien plus grand que son acolyte.
Une paire ces deux là. Ils parlent en patois et échangent des regards complices. Parfois même Nes rit. Quand chacun a payé leur pot, l’un et l’autre repart chez soi. J’entends encore l’embrayage de la deudeuche souffrir le martyre d’un démarrage en côte non maîtrisé, à son volant un conducteur plus tout à fait en état de conduire.
Mais son ami le plus improbable est le père Paul.
Le père Paul est le curé de tous les villages environnants. Un prêtre à la main de fer, redouté pour sa sévérité, ses mots tranchants, la rigueur de sa pensée : il est fortement craint. A juste titre.
Homme d’une très grande droiture, pure tradition d’un catholicisme sans concession, le père Paul mesure près d’un mètre quatre vingt dix. Il a des mains larges comme des godets de pelleteuse. Il faut deux Nes pour faire un Paul.
Le père Paul est curieux de tout, il aime voyager. C'est un perfectionniste, tatillon qui bouleverse certains codes tout en étant très traditionaliste. Dès qu’il en a l’occasion, il emmène Nes avec lui dans sa 4L. Une 4L modèle CLAN, cela ne s'invente pas : la bande à Bono. A travers la vitre arrière de la Renault vous pouvez voir le conducteur touchant le plafond avec sa tête, alors que le passager ne dépasse qu’à peine du siège sans appui-tête.
Les voyages ne sont jamais bien longs, ni très loin. Mais le père Paul offre à Nes des petites virées à visiter des églises, des monuments, avec un restaurant tout simple comme étape culinaire. Je ne sais pas si le père Paul a eu le droit à plus de paroles que nous. J’en doute. Nes l’infatigable silencieux.
Je n’ai pas compris de leurs vivants quelle profonde et sincère amitié les lie. Car aussi improbable que cela puisse être, le père Paul, cet homme au ton et verbe haut, a une admiration profonde pour Nes le silencieux.
Sur le lit de mort de Nes, j’ai vu cet homme d’église toujours droit comme un « i », toujours sûr de lui et ne reculant devant rien, je l’ai vu plié de douleur, incapable de finir les prières que son cœur pleurait. Ses paroles d'être pieux perdues dans des sanglots pour son ami qui venait de partir. Sa détresse, sa tristesse, sa peine ont été à la mesure de l’amour, le respect et la bienveillance qu’il avait pour Nes.
Je dois beaucoup à Nes. Plus je pense à lui, plus les années passent, plus je me sers de son enseignement. Une sorte de garde savoirs enseignés l’air de rien. L'histoire de la vie et du travail sans paroles. J’ai longtemps pensé que cet enseignement était purement fonctionnel. Cependant, je ne comprenais pas comment il était arrivé à faire face à une telle vie. Depuis peu, je suis intimement persuadé que les deux sont totalement indissociables.
J’ai donc toujours connu Nes. Pour moi, il a toujours eu les mêmes habits, le même faciès, la même force, volonté et le même silence. Il m’appelait « Pia » ce qui veut dire « Pierre » en patois. J’habite en face de l’exploitation agricole, et y travaille un peu les étés. Le village n’est qu’à 400m de chez nous, je travaille aussi le dimanche dans le restaurant familial. Nos chemins se croisent donc très souvent.
Nes m’a appris à chapeler une faux. Je le revois encore assis par terre avec un petit tas, une sorte d’enclume de petit format fichée dans le sol. D’une main habile, de faire passer la faux entre le marteau qu’il bat contre la lame et l’enclume. Il était venu chez nous nous prêter main forte pour refaire le gazon. Le soir venu, il avait caché sous les thuyas son marteau et son tas, fiché la faux le plus haut possible pour qu’aucun enfant ne puisse la prendre. Le lendemain matin, j’avais rassemblé le nécessaire pour l’imiter. J’ai entrepris de chapeler seul. Je ne l’ai pas entendu arriver, lui qui d’habitude était trahi par le bruit de son vélosolex. Il m’avait trouvé bien attrapé. Mais au lieu de me vilipender, sans un mot il s’est assis à coté de moi, je lui ai donné les outils, il m’a montré en silence. Puis il m’a tendu la faux, le marteau et le tas, pour que j’essaye de nouveau. J’ai cette image de lui et moi assis dans un terrain poussiéreux qui attendait d’être engazonné, de cette lumière si particulière d’un matin d’été qui dissipe le peu d’humidité de la nuit. Le bruit clair de la lame frappée par ce petit marteau à la forme si singulière. De son tas avec ses deux arabesques dessous dont je n’ai jamais trouvé modèle semblable.
J'ai parfois ri à tes dépends mon Nes. Comme cette fois, où avec le tracteur du maire, ton employeur et ami, vous êtes venus donner un coup de charrue avant de planter des arbres chez nous. Que le socle a déterré un nid de guêpes et que courant dans le jardin, tu agitais ta casquette dans tous les sens en criant « sacré tones ! ». Où quand nous te piquions ton solex pour aller faire des virées. Tu fulminais en silence, l'air renfrogné. Au pire tu nous traitais de salopiauds. Maigre punition pour nous, polissons.
Je me souviens encore quand, à force d'insistance, la famille t'a traîné chez le docteur, qu'il a ordonné des examens poussés. Le verdict est sans appel : cancer de l'estomac et des intestins. Opéré, on t'a retiré comme tu dis en patois une bonne partie de la tuyauterie. Je ne sais pas combien de scalpels le chirurgien a du casser avant de pouvoir t'ouvrir le bide. Je l'imagine demander à son assistante de bloc de lui faire la courte échelle afin qu'il saute en l'air pour t'ouvrir. Ils t'ont gardé à l’hôpital plus de 15 jours où tu dépérissais. Alors ceux que tu traites de charlatans dans ta langue du silence t'ont renvoyé chez toi, chez nous. Et t'as remonté la pente. Je me souviens qu'un matin à 5h nous ne t'avions pas dit que nous étions de corvée pour vider le poulailler. Nous avons entendus arriver ton solex. Tu avais encore les agrafes sur le bide. Ta colère noire que nous ne t'avions pas réveillé alors que moins d'un mois avant le chirurgien faisait une coupe sombre dans tes tripes.
Tu ne devais pas faire 6 mois, et tu as fait presque dix ans de plus. Plus d'alcool avaient-ils dit. Pffftt, ta solexine c'est du rouge qui tâche. Du coup l'alibi que je te sers, est le même kil de piquette avec du sucre pour faire passer.
Si j'avais eu mon mot à dire sur les inscriptions qui ornent ta stèle, j'aurais sans hésité choisi « Nes n'a été que force, travail et abnégation, un enseignant silencieux ». Mais en écrivant ces mots, je me rends compte que les décideurs de sa vie ont réussi leur funeste dessin. Non Nes, tu n'es pas qu'un outil, une machine à abattre du travail. Tu as été et tu es encore. Tu as réussi à être pour les autres et pour toi même. Tu es mon arbre référent sur la paroi vertigineuse.
Nes, où que tu sois, quoi que tu comprennes de ce que je peux te dire, je n'ai jamais su, ni n'ai pu te dire que je t'aimais. Je crois que tu en aurais été embarrassé. Alors chaque fois que je peux acheter un vieil outil au manche vermoulu, j'ai une pensée pour toi. Toi, ma valeur étalon du travail et de la frugalité.
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